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Dispositif distribué d'innovations et d'expérimentations urbaines

Il n’y aura pas d’habitat intelligent sans désir, consentement et maîtrise de la part des habitants (Accès: Lecture : Public)

December 13, 2010 par Amandine Brugière   Commentaires (2)

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Aujourd’hui les technologies de la “maison intelligente” sont matures, même si leur interopérabilité laisse à désirer. De nombreux modèles d’usages ont été explorés dans les domaines de la sécurité, du maintien à domicile, de la gestion de l’énergie, du confort domestique, des loisirs… Des dizaines de “maisons communicantes” ont été testées. Pourtant, au-delà de la gestion technique des bâtiments collectifs, le marché demeure embryonnaire, le consentement à payer des habitants faible, voire nul, et l’appropriation des services un mystère… La technologisation croissante de l’environnement au sein de l’habitat – “la maison intelligente connectée”, qui hante les esprits depuis une vingtaine d’années -, n’a pas été cet opérateur magique attendu.

Et ce, malgré des scénarios de services toujours plus séduisants qu’ils soient industriels, prospectifs, artistiques…

A l’image de cette très élégante cuisine Ekokook, de l’agence de design Faltazi, véritable usine domestique de retraitement des déchets ménagers, ou de cette pièce lumineuse, “Le pavillon des métamorphoses”, imaginée par Electronic Shadow, proposant une ambiance immersive sensorielle combinant virtuel et réel, grâce à de nouvelles technologies de verre et d’éclairage. Ou encore ces scénarios d’étudiants de l’école de Design de Nantes, imaginant un habitat « caméléon » s’adaptant aux contraintes environnementales et aux envies des habitants: Vivre dans son salon au rythme des saisons et de la culture du potager du balcon, adapter, à la façon de Lego, l’agencement de sa cuisine – salle à manger en fonction du nombre d’habitants ponctuels ou de convives, etc.

Ces scénarios sont toujours séduisants, car ils illustrent un habitat à l’écoute attentive de ses occupants, répondant à leurs envies ou besoins immédiats, tout en respectant les enjeux écologiques et sociétaux du moment. Et s’ils font rêver, c’est peut-être parce qu’ils s’éloignent aussi de la réalité des vécus quotidiens, constituée de désordre, de bricolages hasardeux, d’habitant maladroit, ou intempestif, de panne, d’usure, de rejet, ou de détournement d’usage, de disparition d’objets, inexpliquée…. Ces scénarios fonctionnent pour des occupants standards, sans âge défini, vivant en parfaite harmonie avec les suites servicielles domotiques, multimédia, électroménager qui les entoure ; en osmose avec ce que le marché industriel a conçu pour eux…
Un challenge serait d’imaginer ces mêmes scénarios après 15 années de vie de plusieurs familles…

La “vraie” vie

Dans la vraie vie, la réalité est moins fonctionnelle, plus complexe. La moindre panne inexpliquée peut engendrer désarroi et désorganisation du quotidien (la machine à laver au retour de vacances, le frigo en pleine semaine, la connexion internet pour le télé-travailleur…). Les équipements technologiques étant devenus de vraies boîtes noires, plus personne n’ose s’y aventurer. Très pragmatiquement, peu de personnes y réussissent, tant le moteur de l’appareil ou les circuits électriques deviennent inaccessibles (à moins de casser l’objet, briser sa garantie). Et quand ils le sont, les cartes à puces sont incompréhensibles au quidam. Ajouter à cela le manque de dépannage à domicile et la rapide obsolescence des composants électroniques – voire leur obsolescence programmée -, l’habitant, après s’être essayé à la pensée magique (“je tape 3 fois sur mon lave-linge et il repart”), n’a plus qu’à racheter du matériel neuf.

La sous-utilisation ou non-utilisation des services par manque de compréhension des fonctions, des interfaces, des logiques de commande, est réelle. Sans parler du renoncement à « domestiquer » ses équipements, par manque de plasticité de ceux-ci (par exemple, essayer d’éteindre simplement et rapidement le signal Wi-Fi d’une box sans couper la téléphonie sur IP, ou la télé…). Enfin l’accumulation d’objets – chargeurs, batteries, câbles…- absolument non interopérables, parce que les marques sont concurrentes, parce que les consommations énergétiques diffèrent, etc.

La majorité des habitants, n’ayant plus la main sur les dispositifs technologiques, est loin de vivre en bonne intelligence avec eux : c’est plutôt la crainte de l’accident fortuit et désorganisant, et la crainte de la dépendance aux inefficaces “services clients”, ou autres artisans injoignables…

Des besoins grandissants de maîtrise et de personnalisation

Dans la période actuelle, l’intelligence numérique de l’habitat est convoquée en vue de mieux contrôler – et de faire baisser – les consommations d’énergie, les charges pour les habitants. En vue aussi d’inventer de nouvelles ressources énergétiques au sein de l’habitat, du quartier, de la ville.

Mais les besoins d’habitats intelligents sont aussi d’ordre sociologique : comprendre et accompagner l’évolution des mœurs, des modes de vie. Ce sont les capacités de flexibilité, d’adaptation et de personnalisation qui sont en jeux, en fonction des âges et des situations de vie (partager des parties communes en colocation, accueillir le week-end tous les enfants d’une famille recomposée ; faire du salon une chambre, quand dans l’avancée en âge les escaliers ne peuvent plus être gravis) ; en fonction des contextes de mobilité, de sédentarité, de vie en milieu urbain, périurbain, rural…

Au regard de la dématérialisation des services publics, urbains, médicaux, de transport, l’habitat doit inévitablement rendre possible l’interaction à distance avec l’ensemble de ses services – ; ainsi que leur déconnexion, le moment souhaité. Ce va-et-vient entre le dedans et le dehors du foyer, qui s’intensifie avec l’immédiateté des services numériques, nécessite une gestion toujours plus flexible, personnalisée du domicile.

Face à ces constats, la véritable “intelligence” de l’habitat devient la capacité à faire le lien entre les attentes d’adaptation, de personnalisation du lieu de vie d’un côté, et la standardisation, normalisation et consommation de masse dans des logiques de services propriétaires, de l’autre. Pour ainsi dire à recréer des ponts entre ses deux mondes, à réinstaurer de la confiance. C’est essentiellement au design, à l’ergonomie que l’on confère cette lourde tâche – comme l’explique l’échec du frigo intelligent, grande promesse du futur de la domotique -, alors que les enjeux se jouent plus en amont. Faciliter la manipulation et la prise en main d’un service ne sera plus suffisant demain : les usagers chercheront à s’immiscer dans la conception des dispositifs.

Les technologies numériques ont la capacité de personnaliser les services, d’en proposer une gestion individualisée, tout en permettant la mutualisation de certaines fonctions, le partage de certaines données – entre voisins, entre quartiers -, et de recréer ainsi de nouvelles formes de collectif. Mais si elles sont utilisées dans le seul but de contrôler, mesurer et punir, elles auront l’effet inverse de celui recherché. Pour le dire autrement : imposer à son locataire des capteurs de mesure et de contrôle de sa consommation d’énergie, quelle que soit la simplicité d’utilisation des interfaces et des tableaux de bord, ne fera pas forcément évoluer son comportement en matière de consommation d’énergie, et pourrait même lui donner l’idée de mettre le capteur de température dans le frigo pour prouver qu’il fait froid…

Cette difficulté à comprendre – ou à accepter- les mécanismes réels d’appropriation et de développement des usages n’est pas nouvelle. Elle est ce sur quoi nous achoppons tous, designers, concepteurs, chercheurs, industriels… depuis des années. Ce sont pourtant leur compréhension qui fait défaut.

“S’approprier c’est détourner et réinventer”

Un lieu de vie est un lieu que l’on transforme. Un objet que l’on adopte, c’est un objet que l’on sort de son intentionnalité première – de sa place dans l’ordre industriel – pour le réintégrer dans un système de sens subjectif, et en lui trouvant parfois d’autres utilisations connexes. Se servir du sèche-cheveux pour attiser le feu du barbecue, utiliser le téléphone portable comme lampe de poche, réemployer des boîtes de Ricorée pour diriger le signal Wi-Fi et augmenter sa portée, utiliser le néon de la salle de bain comme d’une table lumineuse, utiliser son iPhone essentiellement pour le minuteur… Ces petits détournements quotidiens sont imperceptibles, non-significatifs pour l’ordre industriel, et pourtant source d’inventivité et plus encore d’appropriation.

Vers un design des Flux“On ne peut pas penser l’innovation à travers ses seuls concepteurs, sans participer à une opération de mystification, sans passer à côté de l’innovation vernaculaire, expérimentée par des individus non spécialistes. Dans quelles conditions les êtres humains déploient-ils leurs pouvoirs créateurs pour rendre expressive leur expérience quotidienne ?” se questionnent les auteurs de la passionnante recherche Vers un design des flux. Ceux-ci ont exploré la gestion des flux – du linge, de la nourriture, de la communication -, au sein de 9 foyers différents. Ils en ont analysé les formes d’”innovations familiales”, c’est-à-dire ces interventions domestiques introduisant des procédures nouvelles, inconnues, porteuses d’innovation. C’est ainsi que les auteurs distinguent l’apport du design à la problématique du “tas” dans le domicile – tas de linge, de livres, de documents… “La succession des tas est bien une caractéristique du domestique contemporain, le tas comme composante naturelle des flux, processus et acte de régulation du trop plein… Le tas participe d’une décompression de l’habitat : c’est une forme singulière de rangement… Existe-t-il une esthétique du tas ou bien sommes-nous à contre-courant du rationalisme historique du design qui cherche, jusqu’à ce jour, à supprimer, à effacer, à conjurer le tas ?”

L’innovation vernaculaire serait-elle un nouveau langage à intégrer à la sphère industrielle ? Peut-on partir des usages non technologiques et voir comment la technologie peut améliorer l’action humaine dans un environnement donné ? Peut-on mieux étudier les usages autour de dispositifs technologiques, c’est-à-dire que se passe-t-il autour de la machine à laver ou de l’ordinateur qui participe à donner du sens et de l’utilité à l’objet technologique, même s’il ne s’agit pas d’usagers technologiques en tant que tels.

Vers une bricolabilité augmentée…

Alors que l’on travaille ardemment à rendre l’habitat toujours plus intelligent, il est temps de donner aux habitants l’intelligence des dispositifs technologiques : de faire de lui un véritable acteur du système. A l’opposée des démarches de simplification à outrance ou d’effacement de la complexité, – souvent source de défiance ou d’infantilisation plus que de confiance -, l’enjeu maintenant est de redonner aux habitants des clés de compréhension, d’appropriation, d’actions sur les dispositifs technologiques de leur domicile.

Reste à savoir si l’on peu passer de la bricolabilité bien réelle (du jardinage au bricolage en passant par l’aménagement et la décoration intérieure), premier poste de dépense de loisir des Français à une bricolabilité augmentée sur des objets numériques ? N’est-ce pas déjà le cas ? Aurons-nous demain accès à des logiciels permettant de développer des applications, comme nous en avons connu qui nous ont appris à programmer ? Aurons-nous demain accès à des outils permettant à tout un chacun de passer de la bidouillabilité numérique à la “bidouillabilité” physique, comme la proposent déjà les FabLabs ?

Besoin de maîtrise et de consentement

Avec le lancement de ce groupe de travail à la Fing, le pari est lancé. Reste à comprendre, avec les professionnels de l’habitat, les virages à prendre pour faire évoluer l’habitat aux exigences des habitants. Pas seulement pour qu’ils satisfassent leurs besoins consuméristes, mais surtout pour qu’ils répondent mieux à leur souhait de maîtrise, et à leur besoin de créer un environnement qui a du sens pour eux. La relation aux technologies ne se construit pas dans le conflit, elle s’apprivoise, à la fois individuellement, et socialement. Or il y a urgence à faire évoluer les comportements individuels en matière de consommation d’énergie, d’eau ou de recyclage. Truffer les domiciles de capteurs et de compteurs intelligents, en les imposant aux habitants ne peut avoir que l’effet inverse de celui de responsabilisation recherchée. Ne croyons pas que nous allons pouvoir leur imposer des dispositifs technologiques dont les gens n’auraient pas l’utilité, qu’ils n’auraient pas acceptés, qui peuvent leur donner le sentiment de ne plus être maîtres d’eux-mêmes. C’est le contraire qui se passe. On accepte que notre chaussure soit pucée si c’est pour mesurer ses efforts sportifs et les comparer via l’internet avec ses amis, pas quand elle a pour but de surveiller nos déplacements. On acceptera les compteurs intelligents quand ils permettront de voir et maîtriser sa consommation, voire de revendre l’énergie autoproduite par nos habitats.. Pas s’ils sont conçus comme des boites noires qui donnent tout pouvoir à nos fournisseurs d’énergie…

Par ailleurs, d’autres évolutions technologiques se profilent, qui obligeront à requestionner l’usage humain. Quand celui ne sera plus la seule source de mise en action des objets devenus “communicants”, la question de la “maîtrise” des dispositifs technologiques sous-tendra encore bien plus d’enjeux.

Amandine Brugière

Designers, industriels de la domotique, opérateurs, chercheurs, start-upers, bidouilleurs… N’hésitez pas à rejoindre l’expédition Habitats Connectés de la Fing pour participer à une réflexion collective et d’envergure sur ce sujet.

Je mettrais bien en parallèle cet excellent article et le dossier d'alerte publié récemment par l'AFUTT et titré : « Les conditions d’un développement durable du Haut Débit fixe et mobile ne sont pas réunies » et cela pour des raisons de fond qui me semblent être exactement les mêmes : absence de maîtrise, de consentement et de désir, que je préfère classer dans cet ordre inversé en ce qui concerne l'infrastructure.

Je cite : « Dans ce contexte, les utilisateurs entendent être reconnus comme de véritables partenaires, c'est-à- dire associés à l’amont des décisions. Ils ne sont pas de simples consommateurs, mais des agents actifs dont le degré de satisfaction constitue un indicateur fort de la bonne santé d’un secteur de plus en plus déterminant de l’activité économique. La qualité de la transparence de leurs rapports avec leurs fournisseurs n’est pas seulement une exigence de justice : elle est un gage d’efficacité du fonctionnement de l’ensemble ».

Prions Sainte-Rita pour que les opérateurs de services en matière de gestion de l'habitat, gestion de la maintenance et des services au domicile ne viennent pas sur ce terrain en rajouter une couche aussi mortifère que celle des opérateurs télécom.

olivier zablocki il y a 887 jours

Pour aller dans le sens d'Olivier Zablocki, on peut raccrocher l'échec de la domotique "à l'ancienne" à l'échec plus global du marketing à proposer des offres attrayantes du point de vue du client final. Même en y injectant du point de vue client, il y a proposition de services avec une volonté de création de valeur sur la chaîne, et on espère apporter des services à valeur au client... Or, la création de valeur se fait dans la relation, avec une construction de la valeur au moment de la relation par les 2 parties-prenantes.

Un nouveau courant du marketing a vu le jour récemment, le "Service-Dominant Logic" (Vargo et Lusch) qui est une sorte de synthèse de tous les courants actuels (crowdsourcing, customer empowerement, social networks, ...). Quelques éléments surle site: http://www.sdlogic.net/ et de nombreuses présentations sur le site http://www.sdlogic.net/publications.html.

Il fait l'unanimité dans les milieux marketing car il semble apporter un peu d'éthique au marketing qui en avait besoin après les années expérientielles (manipulatoires?) par exemple. Les travaux de Bernard Cova en France (et Italie) sont dans une mouvance analogue (http://visionary.wordpress.com/2006/07/12/au-dela-du-marketing-le-societing-par-cova-badot-et-bucci/).

SIEKIERSKI Edouard il y a 886 jours