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DigiWork

Repenser la place de l'individu au travail dans une société numérique

Les espaces de coworking, une tendance qui se confirme (Accès: Lecture : Public)

July 2, 2013 par Camacho Julien   Commentaires (0)

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Le phénomène du coworking connaît un essor rapide, au point d'être évoqué dans chaque discussion sur les évolutions récentes du travail. Les espaces de travail partagés composent, avec les télécentres mais aussi les pôles de mobilité, les cafés et tous les espaces proposant une connexion WIFI, la nébuleuse des « tiers-lieux » qui forme le chemin connecté entre nos domiciles et les entreprises. Le nombre de ces espaces partagés a connu une progression exponentielle dans le monde depuis 2006, passant ainsi de 1130 à 2150 lieux entre 2011 et 2012 [1].

L'hexagone se classe au 6ème rang mondial avec 121 lieux en activité, derrière l'Allemagne (230), l'Espagne (199), et l'Angleterre (154). Les Etats-Unis, pays pionnier, compte pas moins de 750 espaces de ce type sur son territoire, mais, à comparer au plan continental, on en dénombre 25 % de plus en Europe qu'en Amérique du nord.

Même si l'on voit se développer des initiatives similaires en milieu rural, qui revêtent plutôt la forme de télécentres et s'adressent essentiellement aux télétravailleurs, la quasi totalité des espaces de coworking se situent dans les grands centres urbains qui polarisent l'activité économique. Les villes françaises commencent à suivre le mouvement, avec les régions Ile-de-france, Rhône-Alpes,et Aquitaine en tête, mais de façon très hétérogène. Leur meilleure répartition sur le territoire constitue un des enjeux majeurs d'aménagement pour la région Ile-de-France dont 27 des 31 espaces actuellement actifs se concentrent sur Paris.

 

Une typologie primaire de l'usager moyen nous apprend qu'il s'agit deux fois sur trois d'un homme, âgé de 34 ans, et ayant suivi des études supérieures. Les coworkers sont majoritairement des personnes qui télétravaillaient auparavant de leur domicile, mais la présence croissante de salariés habituellement confinés aux bureaux traditionnels apparaît comme une tendance durable. De l'aveu des personnes interrogées, leur fréquentation régulière de ces tiers-lieux a un impact positif sur l'extension de la sphère sociale et du réseau professionnel, et sur la productivité.

 

Voilà pour la Big Picture, mais qu'en est-il du terrain, des formes que prennent les espaces partagés de travail, des pratiques et des usages qui s'y cultivent et en émergent. Grâce au coworktour organisé récemment par La Fonderie (agence numérique IdF), l'occasion nous a été donné d'être accueillis dans quelques d'espaces de coworking franciliens et de rencontrer leurs fondateurs et fondatrices. Tentons une synthèse des particularités et des traits communs qui constituent les caractéristiques et l'identité de ces lieux.

 

Le premier constat concerne la diversité d'aménagement de l'espace physique. En dehors du fait que tous les lieux de coworking se définissent par leur capacité à accueillir des usagers aux pratiques diverses, et de façon plus ou moins temporaires, sur la base d'une mutualisation de l'espace et de l'énergie, on garde surtout à l'esprit que chaque lieu est fondé sur une architecture particulière. On peut privilégier l'espace ouvert décloisonné, constitué du mobilier bureautique minimaliste et modulaire, comme le fait Ici Montreuil. On peut souhaiter l'équilibre entre espaces ouverts et espaces plus intimistes destinés aux discussions comme c'est le cas au Tank ou au Labo de l'édition, ou, à l'image de Soleilles ou de BGE, opter pour des cloisonnements matérialisés qui autorisent les réunions plus formelles, ou les rencontres avec des clients ou partenaires.

 Le labo de l'éditon

 

La disposition de l'espace intérieur constitue un choix infléchie par le type de public professionnel auquel il s'adresse. En effet, il est souvent de mise que l'activité d'un espace de coworking corresponde à un secteur économique particulier, voire à une catégorie de métiers connexes. Lap Top ou Studio Singuliers, par exemple, rassemblent des travailleurs de la création et de la conception numérique, designers, graphistes. Le Labo de l'édition, comme son nom l'indique, réunit les acteurs du livre, papier et numérique.

 

On touche ici à la dimension socio-professionnelle des lieux de coworking, et à leur fonction de connecteur. Ils sont souvent le point de convergence ou de mise en relation des différents acteurs d'un écosystème, qui y voient l'opportunité de s'affranchir des cloisons du marché ou de l'entreprise pour penser de nouvelles manières de collaborer, de concevoir ou de mener des projets. Le Tank est adossé à la société Spintank, qui en a fait une sorte d'incubateur, où se rencontrent ses salariés et des indépendants extérieurs, et au sein duquel une approche ouverte de l'innovation prend forme. Ce sont encore des « ressourceries » pour les indépendants en quête de supports stratégique, comptable, financier, juridique, etc...

 

 Ici Montreuil

 

 

 

Dans le même sens, certains des lieux se présentent comme des incubateurs de start-up, leur offrant ainsi des loyers relativement modérés, l'accès à un réseau d'intérêt, et la possibilité de trouver des financements. Soleilles et Le labo de l'édition intègrent des espaces entièrement dédiés au démarrage de projets entrepreneuriaux innovants.

 

Leur modèle économique est également différent d'un projet à l'autre, même si les responsables sont unanimes sur le constat que la simple mise à disposition d'un espace de coworking ne produit pas de bénéfices suffisants pour dégager des salaires, avec des abonnements qui se situent dans une fourchette de 290€ à 450€ par mois. Cela pousse les structures à diversifier leur activité, en louant une partie des locaux à des entreprises, en proposant des accompagnements à la création de projets ou des prestations de coaching.

 

 LeTank

Certains sont portés par la force publique, comme Le labo de l'édition, mais la plupart sont le fruit de l'investissement privé de ses fondateurs, qui investissent en Europe en moyenne 46500€ dans l'ouverture de l'espace. Ici Montreuil constitue une exception à plus d'un titre, puisqu'il réunit un financement croisé public/privé (un budget total de 500k€), qu'il s'est structuré en SCIC (Coopérative d'intérêt Collectif) en intégrant les collectivités locales dès le portage de projet, et qu'il regroupe une impressionnante diversité de parties-prenantes. L'espace des coworkeurs y cohabite avec des artisans (bois, métal, couture, bijouterie..) qui mutualisent leurs outils, des artistes, des designers, un restaurant, et un espace d'exposition. Le concept du lieu tient en une idée, être capable, sur une semaine, d'avoir une idée et de la vendre.

 

Les acteurs publics se saisissent progressivement de l'enjeu que représentent l'essaimage de ces espaces pour les territoires et les bassins d'emplois. Ils prennent notamment conscience de la relative précarité des modèles économiques qui les supportent, et qui ne permettent que rarement de pérenniser un poste d'animation, pourtant indispensable à leur fonctionnement et à leur développement. Ainsi, le premier appel à projet à la création de tiers-lieux porté par la région Ile-de-France a permis à 14 lieux de bénéficier d'aides (à hauteur de 800k€), et a été reconduit cette année avec une enveloppe proche du million d'euros. L'implication de la force publique s'avère également utile lorsqu'il s'agit de définir un projet à l'échelle d'un territoire, elle apparaît alors comme un entremetteur capable d'initier des synergies économiques cohérentes. Cependant, même si l'acteur public se fait plus présent, de nombreux porteurs de projet considèrent qu'il est primordial que ce mouvement reste de nature privée, associative ou entrepreneuriale, et continue de promouvoir l'innovation ascendante (bottom-up).

 

La multiplication des tiers-lieux se confirme comme une tendance durable, et à laquelle sont liées certaines évolutions et transformations du travail que pointe l'expédition Digiwork menée par la FING depuis février 2013. Le travailleur se fait à la fois, plus mobile, reconfigurant ainsi les frontières et l'organisation de l'entreprise, et mobilisable, à condition que les modes de management l'intègrent comme partie-prenante et pas seulement comme un exécutant. Les modes de management se reconfigurent pour laisser davantage d'autonomie et renforcer la participation aux prises de décisions. La progression des statuts indépendants dans la population active n'est pas qu'une conséquence mécanique de la crise économique, elle indique probablement un changement plus profond dans le rapport au salariat. Si ce dernier a progressé ces cinquante dernières années, et constitue plus que jamais la norme [2], on constate également une progression des statuts indépendants voulue, et pas seulement subie. La chimère du plein emploi s'éloigne encore un peu plus à mesure que le taux de chômage atteint de nouveaux sommets, et la précarisation des parcours professionnels donnent aussi lieu à de nouvelles postures face au travail. La notion d'activité se substitue progressivement à celle de travail, et les évolutions des dernières décennies ayant consacré le basculement vers des carrières composées de plusieurs expériences successives, voient aujourd'hui émerger une tendance à la pluri-activité. Les réflexions et les initiatives sur des rapports renouvelés à la création de valeur et à la rémunération des activités (monnaies complémentaires ou sociales, revenu d'existence), restées jusque-là marginales, se diffusent plus largement et apparaissent comme des éléments de solutions non négligeables.

Le travail est au centre de l'organisation sociétale et de nos modèles de solidarité, et, à ce titre, nécessite qu'on le pense dans une approche pluri-dimensionnelle susceptible de rendre compte de la complexité des rapports qui s'y articulent. C'est l'objectif que s'est donné la FING en lançant l'expédition Digiwork qui se poursuivra jusqu'à la fin de l'année, et qui sera, d'ici là, jalonnée de nouvelles rencontres et ateliers.

 

La Fonderie vient de lancer, lors de l'édition 2013 de Futur en Seine, son projet de cartographie collaborative des acteurs franciliens du numérique. Vous retrouverez tous les lieux cités dans cet article sur cette carte, dont un aperçu est consultable ci-dessous. Repérez l'espace de coworking qui retient votre attention et faites vous votre propre idée.

 

 

 

 

 

 

1 Tous les chiffres et les statistiques utilisés dans cet article sont tirés de l'enquête menée annuellement par le magazine en ligne deskmag et du site de l'agence berlinoise deskwanted (Copyrights Creative Commons)

2 L'emploi, nouveaux enjeux – INSEE - Édition 2008