Revue suite à l’atelier du 26 mai 2011
"L’internet nous donne accès à une quantité presque infinie d’information,
mais la vitesse à laquelle il fonctionne
– et à laquelle nous vivons avec lui –
nous empêche d’en tirer les bénéfices" -
John Freeman, Wall Street Journal, 21/8/2009
1- De quoi s’agit-il ?
Les technologies sont mises au service d’une accélération générale des rythmes de vie et de travail, des cycles, des changements. Elles accompagnent aussi une sollicitation permanente, un individualisation (donc une désynchronisation) des rythmes, ainsi qu’une interpénétration des temps de travail et de vie sans précédent depuis l’invention du "temps libre".
L’accélération répond aussi à des aspirations et des besoins, on peut l’apprécier et en souffrir à la fois. Mais elle est largement subie, rarement décidée, encore moins pensée. L’expédition se propose d’explorer le besoin croissant de reprendre la main sur le temps que ressentent tant les individus que les entreprises et les territoires.
2- Que pourrait-on attendre concrètement d’une expédition Fing ?
L’expédition devrait se fixer pour objectifs :
- De faire un point objectif des effets du numérique sur les temps et les rythmes : qu’observe-t-on ? Quels sont les difficultés et les bénéfices associés à ces changements ? Tout le monde est-il concerné de la même manière ?…
- D’inviter à considérer le temps comme une ressource essentielle (plutôt qu’une contrainte ou une variable d’ajustement), qui se développe, se gère, s’entretient, s’exploite, s’enrichit, s’économise, se protège… Une ressource qui a un coût et une valeur, et qui mérite d’être considérée de plus près.
- D’identifier et d’explorer les "territoires d’innovation" qui émergeront autour de la maîtrise du temps, de l’articulation des rythmes, du "Slow". Par exemple :
- Organisation et management du temps
- Agencement, articulation des horaires, des rythmes
- Partage du temps, time switching
- Enrichissement de l’usage du temps, temps subjectif ou qualitatif
- Valorisation du "slow"…
- De produire des pistes d’innovation concrètes, qu’elles s’adressent à des innovateurs (nouveaux produits, nouveaux services), à des organisations (gestion du temps) ou à des acteurs publics (organisation et agencement des temps, régulation…)
3- Pourquoi est-ce important ?
Les signes d’insatisfaction se multiplient face à l’accélération désordonnée des rythmes :
- Du côté des individus : stress et "burnout", déficit attentionnel, désengagement vis-à-vis de l’entreprise, addictions, temps perdu à gérer la pression sur son agenda…
- Du côté des entreprises : infobésité, erreurs et disqualité, efficacité décroissante, dépersonnalisation, manque d’esprit d’équipe, court-termisme moutonnier, décisions précipitées…
- Du point de vue social : tension entre accélération et développement durable ; nouvelles fractures sociales ; crainte d’une baisse de l’exigence intellectuelle ; collision coûteuse des temps (pics de consommation, de trafic)… Il devient alors important d’agir, d’innover, au moins sur quatre plans :
- Reprendre prise sur le temps : individuellement comme à l’échelle d’une entreprise, hiérarchiser et gérer les priorités, aménager sa disponibilité et sa joignabilité, choisir ses rythmes, prendre du recul, organiser des coupures, travailler la mémoire…
- Valoriser le temps : savoir quand il faut le raccourcir et quand l’allonger, enrichir l’occupation du temps ou au contraire, créer ou protéger des vides, partager les temps…
- Articuler et agencer les temps : court terme et long terme, temps des différents individus au sein d’un groupe, temps des individus et temps des organisations, vie personnelle et professionnelle, temps des acteurs et temps collectif du territoire, temps réel et temps différé…
- Reconnaître l’aspiration au "Slow" : slow food, slow cities, "downshifting" (rechercher une vie plus simple et plus frugale, y compris en travaillant moins), slow tech… une demande de lenteur choisie (à différencier de la lenteur subie par les exclus), permanente ou temporaire, émerge et s’exprime à l’échelle individuelle, mais aussi de territoires. Comment la traiter comme une opportunité ?
4- Qui est concerné ?
- Le management de toutes les entreprises
- Les salariés et les syndicats
- Les acteurs publics, qu’il s’agisse de réguler la pression sur les temps, d’organiser les temps collectifs et des territoires, ou de répondre à l’aspiration montante à la lenteur
- Les innovateurs, à double titre : du point de vue de leur responsabilité collective ; mais aussi parce que la maîtrise des temps et le "Slow" sont des domaines d’innovation à fort potentiel.
5- Quels sont les leviers numériques de changement ?
Le numérique est d’abord du côté du problème. Aussi les réponses ne peuvent-elles pas être uniquement techniques : elles relèvent aussi du management, de l’innovation sociale, des pratiques individuelles et collectives, et parfois de la politique. Du point de vue numérique, plusieurs pistes émergent cependant. A titre d’exemples :
"Retourner" les outils numériques contre l’urgence
- Contrôle et cloisonnement de la disponibilité des individus
- "Ecologie informationnelle", hiérarchisation, sélection et mise en perspective des informations et des sollicitations
- Outils individuels et collectifs de gestion du temps, qui existent d’ailleurs parfois déjà mais dont le potentiel est sous exploité
- Revaloriser les dispositifs asynchrones, produire de l’asynchrone (ex. podcasts)
- Des technologies contre les technologies : comme le TV-B-Gone qui éteint les télévisions environnantes, les brouilleurs de mobiles, des cages de Faraday pour arrêter les ondes……
Mieux vivre l’urgence et la vitesse
- Des outils, services et méthodes pour fonctionner en multitâches
- Des systèmes qui sélectionnent, hiérarchisent, classent, synthétisent
- Des formes de collaboration efficientes
- Admettre l’irruption du temps privé au travail
- L’urgence comme "jeu sérieux"…
"Designer" la maîtrise du temps au cœur des outils numériques
- Faciliter le paramétrage (individuel et au niveau des organisations) de règles facilitant la maîtrise des temps, la planification, la préservation de temps libres, la création de coupures…
- Faciliter l’agencement des outils de communication et des sources de sollicitation, pour une gestion fine et unifiée de sa disponibilité
- Malgré la tendance au "cloud computing", rendre possible le travail hors connexion…
Articuler les temps individuels et collectifs
- Des outils et des services pour synchroniser les rythmes (ex. "bureaux des temps") ou au contraire, pour bien vivre leur désynchronisation (ex. d’équipes projets réparties dans le monde, temporalités de différentes générations…)
- Des systèmes de partage ou d’échange de temps
- Des "étiquettes", des règles au sein d’une entreprise…
Slow Tech
- Des technologies pour ralentir : sortir de l’immédiateté pour être plus efficace et mieux profiter de son temps ; valoriser la construction longue d’une pensée, d’un projet ("contemplative computing") ; aller rechercher des connaissances et des idées très anciennes ; assurer la conservation longue de données…
- L’"écologie informationnelle" comme utilisation durable de notre "temps de cerveau disponible" : inventer et faciliter de nouvelles manières d’exister dans le numérique, à l’instar du "slow blogging" (le recul au détriment de l’immédiateté)
- Des technologies pour hiérarchiser les priorités, désynchroniser, capitaliser, revenir sur son expérience, mémoriser, s’analyser…
- Des gammes technologiques pérennes, durables, réparables, évolutives…
- Limiter la pression à l’usage numérique : fonder les nouvelles formes de travail (télétravail, télécentres, travail nomade…) ou encore le passage aux "e-services" (e-administration, e-santé, e-éducation…), sur de réels choix
6- Que rêverions-nous que cette expédition accomplisse ?
Dans l’idéal, cette expédition :
- Aidera les individus, les entreprises, les territoires, à reprendre le contrôle de leur temps
- Fera éclore ou grandir des innovations dans la gestion, la maîtrise, l’articulation, l’enrichissement du/des temps
- Valorisera et outillera l’aspiration au "slow" comme choix, temporaire ou durable, en la considérant comme une opportunité positive
- Fera émerger des lignes directrices nouvelles dans le design de futurs outils et services numériques.
7- Quelques exemples ou références
Exemples
- Les "bureaux des temps" sur un territoire.
- Les "20% de Google"
- Les programmes "Life-Work Balance" des pays anglo-saxons (et leurs critiques)
- Les "journées sans e-mail" dans les entreprises
- Un manifeste pour le "Slow blogging" : l’immédiateté ne doit pas primer sur la prise de recul et la "digestion" des idées.
- Des "villes lentes", nées en Italie de la volonté de mettre en valeur les cultures locales ou du refus des OGM.
Références
- Jean-Louis Servan-Schreiber, Trop vite !, Albin Michel, 2010
- La méthode d’"ergostressie" d’Yves Lasfargue, ou "Comment mesurer la charge de travail et la pénibilité dans la société de l’information ?"
- The world institute of slowness (Institut mondial de la lenteur), le Think Tank de la "slow révolution"