Réseau social de la Fing

Dispositif distribué d'innovations et d'expérimentations urbaines

Vers un design des flux - Une recherche sur l'innovation familiale, intervention de Marie-Haude Caraës, Habita(n)ts Connectés

May 2, 2011 par Marine Albarede   Commentaires (0)

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Dans un habitat toujours plus équipé et « connecté », comment redonner à l'habitant une plus grande maîtrise de son environnement de vie, et le rendre lui-même créateur de services ? Comment faire de l'environnement technologique de l'habitat, un environnement bricolable par l'habitant?

C’est sous cet angle de la « prise », de la « maîtrise », que la FING et ses partenaires se proposent d'explorer l’habitat connecté.

Deuxième grande réunion de travail, la rencontre du 19/04 a proposé un partage de connaissances en deux temps : une première partie d’approfondissement, à travers la présentation d’une recherche anthropologique et d’une étude prospective ; puis une seconde partie, qui a pris la forme d’un partage des visions et représentations sur les grandes transformations de l’habitat, dont un compte-rendu sera proposé dans un prochain article.

 

 

Marie-Haude Caraës, directrice de la recherche et des publications de la Cité du design de St Etienne, est la première intervenante de la rencontre, venue évoquer l’innovation familiale et le design des flux, une recherche d’observation participante, menée pendant deux ans avec le designer Philippe Comte (voir l’ouvrage Vers un design des flux – Une recherche sur l'innovation familiale, Ed. Cité du design).

Cette recherche, issue d'un appel à projet du PUCA, entend réfléchir au futur de l'habitat. Deux postulats en sont à l'origine : il est nécessaire d'observer l'habitat d'aujourd'hui pour comprendre celui de demain, et par ailleurs, pour comprendre les rapports homme/objet, il ne faut pas observer uniquement ce rapport mais l'ensemble de la séquence, de la chaîne d’activité (les flux).

La méthodologie repose principalement sur l'observation des usages (et non des comportements) ; elle allie le regard de l'anthropologue et celui du designer. Ce sont trois flux qui sont observés en détails, le flux de la communication, le flux de la nourriture et le flux du linge.

Une question sous-tend l'étude : comment, dans un espace où la séparation entre « public » et « privé » est de moins en moins tangible, les personnes vont-elles gérer les flux? Comment vont-elles s’en protéger ? L'espace public se vide en effet de plus en plus de sa substance politique et l'espace privé est saturé et de moins en moins personnel...

 

De l'espace privé intime à l'espace privé ouvert

Marie-Haude Caraës dresse, pour introduire son propos, un historique des évolutions qu'ont connu l'espace public et l'espace privé depuis le 18e siècle en Europe, primordiale pour comprendre les enjeux de la recherche sur l’innovation familiale.

Au XVIIIe siècle, on tente de mélanger les gens et les activités dans la ville, au sein de l'espace public, qui est alors une pure création. C’est aussi l’époque de l’invention de la civilité. L’espace privé est lui réservé à « l’humaine condition », aux activités sans artifice de type boire, manger, dormir, à la famille, aux amis, à l’amour, etc.

Au XIXème siècle, avec l’arrivée du capitalisme et de la société industrielle, ces deux espaces vont connaître une évolution. L'espace public devient de moins en moins sûr. La ville est un espace d’anonymat. C’est alors au sein de l’espace privé, lieu protégé de tout ce qui vient de l'extérieur, que s’exerce la liberté. 

Néanmoins l'architecture du XIXème siècle va à l'encontre de ce qui avait été fait précédemment en prônant une séparation claire des activités et des gens. La place de la Concorde en est un exemple clair ; il s'agit ainsi d'éviter de bloquer le mouvement dans la ville, l'espace public étant devenu un dérivé du mouvement. La réunion de groupes par exemple, devient une activité spécifique, qui se déroule dans des lieux spécialisés : le café, le stade de foot, la promenade, le théâtre, etc.

L'enjeu est alors clair : il s'agit de rationnaliser la ville (par la spécialisation notamment) pour lutter contre tout immobilisme.

Au XXème siècle, l'espace public est un espace presque entièrement occupé par le mouvement et sa fluidité. Une fois l'espace urbain rationalisé, c'est la rationalisation du temps qui se poursuit ; le temps devient différentiel : l'individu reçoit des informations qui s'adressent à lui, et lui intiment des actions. Cette mise en tension oblige celui-ci à agir, à interagir, à être autonome, en s'adaptant aux mouvements en place. L’individu devient en quelque sorte acteur d'un rituel qu'on a formé pour lui. Malgré cela, la ville reste « encombrée ». 

Dans l'habitat, les pièces vont se spécialiser ; le couloir, inventé au 20e siècle, pour préserver l’intimité, en est un exemple. Les objets vont en outre s'accumuler au sein de l’habitat, et se stratifier. « Le rôle éducatif de l'architecte […] c'est d'apprendre aux gens à habiter, ils ne savent pas », ajoute Marie-Haude Caraës citant M. Lods (in P.H. Chombart de Lauwe, Famille et habitation, 1965)

A la fin du XXe siècle, la technologie des flux va entrer dans l'habitat (comme les téléphones, les ordinateurs, les appareils photos, mais aussi la RFID, la géolocalisation, ou autres objets issus des technologies portables ou des services)  – mais ces technologies ne s'inscrivent pas totalement dans l'habitat, puisqu'elles peuvent suivre l'individu (existence d'espaces disjoints que l'objet va lier). Désormais, le foyer n'est plus hors du monde, il est traversé par les technologies du flux qui le coupent et le recoupent. D'ailleurs, l'espace privé s'ouvre pour accueillir éventuellement toutes sortes d'activités et d'événements. Les pièces peuvent être réaffectées, changer de fonction, les objets viennent à nous… L’individu est libre de ses mouvements : il peut téléphoner, travailler où il veut, quand il veut. 

L’inconvénient de ces technologies des flux est de mettre l’individu dans un état de mobilisation permanente (la non-réponse au téléphone portable oblige à se justifier, on devient « transparent »). Les flux vont aussi substituer aux espaces traditionnels des espaces sans limites, ouverts.

Plusieurs aspects peuvent être évoqués concernant cette technologie des flux : la généralisation des puces dans toutes sortes d'objet, la comptabilité des puces, le contrôle des flux d'information mais aussi des biens, etc.

 

Flux et innovation familiale

Le contexte général ayant été posé, Marie-Haude Caraës se penche plus précisément sur le design en évoquant la réunion du monde physique et numérique, notamment par le biais de l'internet des objets. Cela questionne la notion d'usage dans la relation machine/machine. Le design doit jouer un rôle d’humanisation des techniques.

Pour elle,  la connexion deviendra très prochainement  le mode normal des relations humaines, une connexion chronotope ; mais il sera tout aussi important de traiter de la question du non usage ou de la déconnexion.

La question de l'innovation familiale se pose dans le contexte de mobilisation permanente de l'individu : comment les individus se sortent de cette mobilisation dans laquelle ils sont empêtrés?

L’adaptation des individus aux macro-systèmes techniques déployés dans l’espace des flux, est bien plus qu’une somme de détournements et de ruses - de bricolages. Ces interventions domestiques, que nous appelons - innovations familiales - sont des productions, des interventions abstraites ou concrètes en réponse aux macro-systèmes techniques. L'individu peut faire des choix mais sous «  contraintes » (par exemple, une impossibilité d'éteindre totalement la machine). On peut notamment penser au Pass Navigo, pour lequel l'anonymisation a un prix. S'organisent alors des stratégies de résistance aux flux

Marie-Haude Caraës se réfère à L'invention du Quotidien de Michel de Certeau, pour qui les individus détournent les usages imposés par la société de consommation en bricolant les objets, les faisant durer, et construisant ainsi leur vie quotidienne. Aujourd’hui, les objets technologiques sont « fermés », on ne peut plus rentrer dedans. Les formes de résistance, de bricolage sont plus immatérielles, l’innovation des habitants plus subjective, comme le montre l'observation de trois flux dans le cadre de cette recherche (flux de la communication, flux du linge et  flux de la nourriture), qui vont dans un va-et-vient entre le dehors et l'intérieur du foyer. 

Pour illustrer son propos, Marie-Haude Caraës prend l'exemple d'une famille dont l'habitat est caractérisé par sa transparence, et sa fluidité. Etude de cas Sophie et Martial à Lyon (p.21) : l’agencement des objets est régenté selon un principe de transparence absolue : tout doit être visible et à portée de main. Cette recherche radicale de simplification a pour but de rendre le quotidien plus fonctionnel, et de « déconflictualiser » les tâches domestiques. 

L’innovation familiale va donc plus loin qu’une simple résistance aux objets de la société de consommation. Elle part du postulat que si l’on étudie les flux de communication, du ligne et de la nourriture dans ce va-et-vient entre le dedans et le dehors du foyer, l’observateur découvre que par la voie de l’expérimentation domestique (ruptures dans la répétition des gestes, organisation singulière de l’espace, rythmes domestiques insoupçonnés, processus d’interprétation des techniques, etc.), les habitants introduisent des procédures nouvelles, inconnues, porteuses d’innovations. C'est dans l'étude de ces flux et de ces informations, collectées, que l'on peut constater les usages, les demandes de l’habitat et la réalité de l’acte d’habiter, autant de marques des changements à venir.