July 26, 2010 par Renaud Francou
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Lors d'une conférence au collège de France en février et mars 2010, Louis Quéré, directeur du Centre d’études des mouvements sociaux à l’EHESS, propose un intéressant état des lieux de la recherche autour de la Confiance.
(Un podcast audio made in France Culture de cette conférence est disponible).
Qu'en retenir ?
Plusieurs choses :
Pour plus de détails, un petit verbatim de l'intervention de Louis Quéré ci-dessous.
Le terme "Confiance" est affecté de valeurs
Par confiance on entend des phénomènes et des approches très différentes.
Que met-on derrière ce terme de confiance ?
"Confier à"
"Se reposer sur"
"Etre sûr de"
"Placer sa confiance"
"Eveiller la confiance"
Certains porteurs de valeurs positives ; d'autres comme "soupçonner" sont porteurs de valeur négative.
"Le terme confiance est d'emblée affecté de valeurs" rappelle le sociologue.
La confiance n'est pas qu'une affaire de rationnalité !!
(comme le pré-supposent trop souvent les sciences sociales)
Beaucoup de recherches actuelles contournent le phenomène de confiance car elles ne privilégient souvent que le moment cognitif ; c'est le cas de ceux qui privilégient la théorie des choix rationnels et la théorie des jeux, qui sont les plus fréquentes.
Selon le sociologue James Coleman, "La confiance est l'objet d'un choix rationnel : un calcul pour évaluer si la probabilité de gagner est supérieure à celle de perdre". Ce calcul implique de chercher de l'information, de s'informer sur la réputation de l'autre.
La Confiance repose sur des choses faillibles, d'où du risque. C'est la base de la théorie de la rationalité de la confiance.
Louis Quéré rappel que ce qui donne leur unité à ces théories proches de la théorie des jeux, c'est le traitement de la confiance comme un phénomène cognitif : la confiance serait affaire de savoir et de croyances, de raisonnement et d'évaluation, toute chose dont la validité s'établit en terme de vérité.
D'autres auteurs comme Russel Hardin insistent sur cette notion de croyance. "Dire je te fais confiance, c'est : je connais des choses à ton sujet qui me permette de t'accorder ma confiance. J'ai confiance en toi"
L'accent est alors mis sur la croyance "Je crois que (...)"
Alors qu'il existe un autre type de "Croire", c'est de "croire en (une personne)"
C'est différent.
"Le croire en" ne fais pas partie de la théorie standard de la rationnalité ; c'est un manque.
Ces approches commettent une erreur de catégorie : croire que quelqu'un est digne de confiance (en ayant de bonnes raisons) est différent de "faire confiance".
Des chercheurs comme Williamson vont même plus loins : si on met dans une meme phrase Confiance et calcul, c'est contradictoire.
S'il y a du calcul, il s'agit d'échanges économiques ; on est plus dans la Confiance.
"La Confiance disparaît lorsque le calcul s'introduit"
Donc, dans la Confiance, il y a qque chose qui excède tout calcul ou justification.
Estimer la probabilité, faire des calculs est une des composantes de la confiance, mais ce n'est pas de la confiance.
De fait, des approches comme la "Théorie des jeux" restreignent le champ de la confiance, en examinant des situations où les acteurs calculent (y compris sur l'autre) puis coopèrent ou pas" (Le dilemme du prisonnier)
Pour que ce jeu fonctionne, il faut qu'il soit répété séquentiellement.
Pour Russel Hardin, il y a incohérence dans la manière où sont associées confiance et coopération. La coopération est à la fois une composante et une conséquence de la confiance.
C'est ce qu'il explique dans sa "théorie des intérêts enchassés ou encapsulés".
"Je fais confiance en quelqu'un car je considère qu'il en est digne ; c'est à dire qu'il va faire passer mes intérêts avant les siens, plus exactement, mes intérêts sont encapsulés dans les siens"
Celui qui fait confiance doit donc s'assurer des motivations de l'autre, dispositions, moralité, réputation dans un milieu social ; c'est une approche très cognitive.
Donc la confiance est purement interpersonnelle, sur un points précis, dans une situation.
Inciter les gens à manifester qu'ils sont dignes de confiance
Pour Louis Quéré, le terme anglais Confidence suppose que nous prenons une quantité de choses comme allant de soi : on se fie aux apparences normales, ou ce qui apparaît, on ne commence pas par douter. La suspicion n'est pas première.
Le mouvement premier est de nous fier
Cela nous donne une forme d'assurance très particulier qu'on appelle confidence.
Cf Goffman : les gens se fient aux apparences normales, donc ils ne doutent pas vraiment donc ils peuvent continuer à agir tranquillement selon leur outil.
Donc Hardin est très sceptique lorsqu'on attribue une grande part des pb de la société contemporaine à un "déclin de la confiance".
On surévalue l'opérativité de la confiance.
Dans les sociétés complexes actuelles, les relations et la coopération sociales reposent sur d'autres bases que la confiance, notamment sur des dispositifs qui assurent la fiabilité des choses et des personnes. Ces dispositifs sont de plusieurs ordres : lois, contrats, sanctions, qui remplacent les relations de confiance interpersonnelles.
Donc ce qui importe, ce n'est pas la Confiance en soi, mais de bien placer sa confiance, la doser et surtout de développer des incitations à ce que les gens se manifestent pour montrer qu'ils sont dignes de confiance.
La confiance est aussi une foi, irrationnelle : tant mieux !!
Le philosophe Georg Simmel, s'interrogeait sur la confiance dans la monnaie.
Il en déduit 4 formes de confiance :
1- la Confiance du public dans les institutions qui garantissent la valeur, le système
2- la Confiance dans la sphère économique, le système "l'aptitude
3- Une "escompte" : Le détenteur de monnaie n'a pas l'assurance que le possesseur de biens qu'il souhaite acquérir voudra les céder, mais il est vraisemblable qu'il pourra le faire ; il a la liberté de refuser l'argent contre ces biens, mais peu de chances qu'il la prenne
4- Le crédit commercial : une confiance en une personne.
Cette dernière n'est pas anodine : il s'agit d'une autre forme de foi, mais qui ne vas pas dans la direction du savoir, cela va au-delà, plus proche de la religion : on crois en quelqu'un.
Il y a des raisons à sa foi, mais ne sont pas toutes explicables, raisonnables. Cette 4e a une base cognitive et rationnelle, mais elle va au-delà, elle est inconditionnée.
Ex : la foi des membres d'une société secrète entre eux "la confiance en se taire"
La foi en une personne est très très différente. Elle se passe de justifications, bien souvent malgré la peur du contraire.
Il y a une base factuelle, rationnelle ; mais aussi dans la confiance un geste d'engagement en faveur du bénéficiaire de sa Confiance. Du coup, l'autre est incité à se montrer digne.
Comme le rappelle Simmel : si on connait tout de l'autre, si on a trop de garantie, on est plus dans la confiance !
Une piste : la confiance comme délégation
Plus récemment, le philosophe et sociologue Axel Honneth lie confiance et reconnaissance : la confiance serait un acte de décentrement par lequel quelqu'un va attribuer a un autre une valeur qui est la source d'exigence légitime (ce qui va contrarier son amour propre, c'est à dire aller à l'encontre de ses désirs immédiats pour lui imposer des exigences).
C'est un décentrement de ce genre qu'il y a dans la Confiance lorsqu'il comporte un aspect de foi en une personne.
Ce jugement n'est donc pas juste une évaluation de sa loyauté, mais plus que ça, une reconnaissance c'est à dire à la fois l'attribution d'une valeur à cette personne, mais aussi un engament en sa faveur dont résultent des obligations diverses, obligations que ne peuvent pas susciter une simple évaluation de fiabilité ou probabilité de loyauté.
Pour Niklas Luhmann, il y a un geste de départ sur lequel vont se greffer d'autres gestes.
Ce processus est doté de ses propres processus de contrôle internes.
La Confiance réduit la complexité, dont l'incertitude du futur (le comportement futur d'autrui) car la Confiance a pour effet de stopper la quête de l'information, de la garantie
On remplace cette quête par une "assurance intérieure".
La Confiance rationelle est une Confiance bien placé, mais aussi un processus de contrôle interne.
Une confiance aveugle n'estp as raisonnée ou rationnelle. Pour qu'elle reste rationnelle, il faut qu'elle déploie des processus de contrôle, 2 mécanismes :
- Contrôle symbolique : un cadre pour appréhender des indices, qui va conduire à moduler sa confiance ; la confiance n'est
- Contrôle "par un seuil" : une frontière qui, quand on l'atteint, peut avoir des effets énormes (ex : transformer l'amour en haine)
En conclusion : la confiance n'est pas qu'interpersonnelle
Si Hardin accentue le côté cognitif (la croyance de la confiance), alors la Confiance doit être est exclusivement considérée comme interpersonnelle : dès qu'on en sort, on a des formes atténuées de confiance.
Ex : "Je ne peut pas faire confiance dans le gouvernement car je ne connais pas ses membres personnellement, donc je ne peux pas me livrer à mon processus d'enquête, former un savoir, former une croyance qu'ils vont être fiables".
Donc on ne peut pas parler de Confiance dans le gouvernement.
Or, ce genre d'analyse passe à côté du geste de s'en remettre à autrui : se mettre dans une position de dépendance (qui n'est pas limité aux relations interpersonnelles !), de vulnérabilité à son égard (il peut me nuire) mais ce geste de décentrement, de délégation créer d'énormes possibilités qui par exemple n'existent pas quand la méfiance prédomine, ce qui induit une spirale de quête de garantie, d'information qui nous épuisent et nous empêchent d'agir.
Donc si ce geste est propre à la confiance, alors on ne peut pas le cantonner aux relations interpersonnelles, on peut le faire en direction d'autres institutions.
Donc tout le problème, c'est d'organiser cet auto-contrôle interne, de lui trouver des formes qui lui permettent de s'exercer.
Tout porte à croire en tout cas que la confiance ne pourra jamais totalement se rationnaliser. Ouf !